En gros voilà ce que ça dit, telle que j’ai pu la comprendre - d’emblée je prie les puristes de bien vouloir me pardonner si je ne restitue que très imparfaitement la théorie ; à ma décharge, ça fait un p’tit moment que je ne lis plus Nietzsche, et je reconnais ne pas être un de ses spécialistes (bien loin de là) :
Le postulat de Nietzsche c’est la volonté de puissance (perso’, j’ai compris - et comprends toujours d’ailleurs - ça comme synonyme d’instinct, et aujourd’hui plus encore, depuis que j’ai lu L’Agression de Konrad LORENZ). Dans notre monde, la vie est volonté de puissance, elle veut se développer, s’étendre, s’accroître, etc…, elle veut exprimer la puissance qu’il y en a elle : volonté munie d’un formidable pouvoir d’accomplissement. Nietzsche utilisait souvent à ce propos l’image de l’ectoplasme qui étend ses pseudopodes.
Tout être vivant est donc mû par cette volonté de puissance, qu’il exprime dans tous les domaines. Prenons un exemple. Parmi les êtres vivants, il y a bien entendu les êtres humains. Pour faire encore plus pratique, choisissons comme témoins, un certain type d’êtres humains (encore que parfois, je me demande en quoi ce type se distingue des êtres animaux) : les occidentaux contemporains dits « civilisés ».
Voici qu’une discussion est entamée entre deux individus du genre pris pour témoin, au sujet, par exemple, de sa vision du monde, l’un défendant une approche anthropomorphique, l’autre soutenant la méthode scientifique. A priori il s’agit d’un échange ; mais, dans la perspective de la volonté de puissance, il s’agit plutôt d’une confrontation : chacun va tenter d’imposer à l’autre son point de vue. C’est normal, chacun, parce qu’il est mû par cette volonté de puissance, veut affirmer sa vision de la réalité car, par là-même, il s’affirme avant tout (volonté qui exerce sa puissance) ; tel l’ectoplasme qui étend ses pseudopodes pour conquérir le monde, pour se l’approprier, nous voulons, en étendant notre pensée au monde, le faire nôtre.
Mais voilà, pour chacun de nos deux protagonistes, c’est sa vision de la réalité. Et c’est ici qu’intervient l’autre construction de Nietzsche : le perspectivisme (qui on va le voir est une conséquence du postulat de la volonté de puissance). Cette vision de la réalité que chacun tente d’imposer, c’est la perception qu’il en a, c’est la réalité telle qu’il la perçoit, et j’ai même envie de dire, telle qu’il la voit (je me souviens qu’entre nos deux organes de perception que sont l’œil et l’oreille, Nietzsche, accordait sa préférence à cette dernière, sans doute parce qu’il était musicien, mais aussi parce qu’il estimait qu’elle permettait une compréhension plus profonde du monde que les yeux).
Ainsi qu’il a été dit plus haut, la volonté de puissance est, avant tout chose, vie, et prend donc source dans un corps, compris à la fois comme organisme mais aussi comme siège de perceptions, de sensations, d’émotions, etc. … C’est à la fois sa force mais aussi sa limite (parler de limite quand on parle de Nietzsche, c’est sans doute hérétique, mais comme je l’ai dit plus haut, je ne prétends pas - et heureusement - être son meilleur interprète) ; limite car la volonté de puissance ne peut s’exercer que par ce biais. Appliquée à notre cas pratique, l’assertion signifie que chacun perçoit le monde, d’abord selon ces modes de perception, mais aussi selon ses ressentis, ses affects, ses catégories d’interprétation, issue de son vécu (expériences, idées transmises par les parents, la société, etc. …). Chacun n’a donc qu’une vision nécessairement partielle de la réalité : celle que lui donne la perspective que constitue son corps ; cette vision n’est pas totalement fausse, elle n’est pas totalement vraie pour autant (je crois me souvenir que Nietzsche qualifiait cette vision nécessairement tronquée de « fausseté ») ; mais chacun, étant mû par la volonté de puissance, va tenter, j’ai envie de dire un peu malgré lui, de faire passer sa « fausseté » pour la Vérité…
Sous cet aspect du perspectivisme - la « fausseté » ou tout du moins la pluralité des perspectives - Nietzsche, n’a pas, selon moi inventé grand chose. Le seul mérite qu’on peut, à ce niveau, lui reconnaître, est d’avoir introduit cette idée d’une pluralité de points de vue dans la culture occidentale. Bah oui, parce que chez les orientaux, l’idée existait depuis très longtemps. C’est la fameuse allégorie des aveugles et l’éléphant…