Archive pour la catégorie ‘gloses gombrowiczéennes’

Sodomie, So do I ?

Jeudi 24 décembre 2009

 

(Ou une lecture symbolique – enfin on va essayer, j’suis pas un spécialiste non plus – de la sexualité anale – et là pareil, j’suis bien loin d’être un expert).

1. Préambules, prolégomènes et autres pro(cto)logues sans autre utilité que de faire bien quand on parle trou d’balle

Fait un p’tit moment maintenant qu’ça m’trotte dans l’bulbe ; ou plutôt qu’ça m’asticote le bout - ce qui pour un mâle lambda (ou bêta, c’est même ici plus indiqué 1) comme moi revient à du pareil au même : voilà, en un mot, comme en cent, la sodomie ça me tente – mais bon, et pour reprendre une terminologie usitée dans les milieux homosexuels, plutôt sur le mode actif. Mais, mais, mais, au-delà d’une certaine appréhension physique, somme toute compréhensible, surtout à l’égard d’un pusillanime peu dégourdi tel que moi, c’est surtout la confrontation avec mes pensées qui m’inhibe (comme bien souvent d’ailleurs, dans n’importe laquelle des mes activités quotidiennes).

 

Je m’étais déjà exprimé à ce propos sur un forum qui, c’est le moins qu’on puisse dire, n’est pas spécialement dédié au sujet : c’est un forum sur la vie après la mort – putain, çà aussi, pourquoi faut qu’j'aille parler d’cul là où on cause, entre autres, de tunnels lumineux ! … Question de conduits sans doute… Mais finalement, et surtout, même symbolique d’un voyage initiatique (et n’en déplaise à certains le canal emprunté pour l’un de ces deux parcours).

 

Bon à l’époque, ce qui motivait, non pas le gland (pour lui, facile, c’était – et c’est - le fondement) mais mes réflexions – et ça les motive encore aujourd’hui en partie – c’était principalement une question de morale, d’éthique - bon j’mets les deux notions dans le même panier mais un ami qui travaille sur une thèse, ayant trait à l’éthique dans le droit des sociétés, m’a signalé que la morale se rapporterait à l’individu, à ses propres règles de conduite personnelles, alors que l’éthique serait relative aux normes de comportement imposées par la société.

 

Oh, on le voit tout de suite, hein, rien de bien neuf sous le soleil : c’était une resucée de la dialectique épuisée jusqu’à l’os entre désir et devoir, instinct et raison. Bon dit comme çà, ça sent bon le discours faux-cul coincé du cul, qui voudrot bien pêcher mais qui n’peut point, paske c’est pas bien. Oh, me connaissant, doit bien y’avoir d’çà – surtout du coincé du cul, vu comment j’constipe en ce moment (j’dis ça, ça aussi ça a l’air con comme ça, mais pas du tout, enfin pas tant qu’çà). Comment ça, j’sers les fesses pour pas m’faire défoncer la porte de sortie ?…

 

Tiens, c’est marrant, en même temps qu’j'écris, j’viens d’avoir comme un éclair – de génie p’têt pas, mais vient bien d’y avoir comme un jais de lave au travers de mes fissures encéphaliques (en fait phalliques – quand je vous dis qu’ici tête et queue ne font qu’un). Si je constipe, c’est peut-être bien parce que j’ai peur de mettre à jour ma véritable identité ; le refus de faire un choix… Tiens ça aussi c’est marrant, parce qu’au fur et à mesure que j’écris, le billet prend des allures de thérapie : aujourd’hui, jour où j’écris ce billet de brin, j’ai pas su, et ce d’une manière quasi-pathologique, faire de choix entre des trucs très simples et très cons à faire. Résultat ? J’ai rien fait (j’ai pas su choisir) et j’écris ce billet… et j’constipe toujours d’ailleurs (et d’ailleurs ça commence à faire chier – pipi, caca prout, ah bon sang qu’est-ce qu’on s’marre sur mon blog)…

 

2. Anus- A nous deux (ou le moi caché)

 J’m'explique : le couple rectum-anus, (l’anus n’étant finalement que la terminaison du rectum) représente, sur un plan symbolique, l’identité de l’individu.

 

C’est dans l’environnement qui m’entoure, dans le monde extérieur, que je puise ma nourriture, tant matérielle que spirituelle. Après absorption et digestion par l’estomac, le colôn (ou gros intestin) va assimiler les éléments reçus, afin de construire les composants du corps biologique. Sur le plan symbolique, le côlon est l’endroit où s’opère un travail de reconnaissance : je détermine ce qui fait ou fera mon identité, je définis ce que je vais reconnaître comme me constituant et ce qui ne l’est pas, ce qui suppose d’être capable de faire le tri dans tout ce que j’ai absorbé, de faire un choix entre tous les éléments du monde extérieur que j’ai pu assimiler ; c’est donc le premier stade de la construction de son identité (mais d’une identité envisagée dans sa dimension familiale, et donc sociale).

 

Au passage, ça me rappelle une des blagues mystiques d’Alexandro JORODOWSKY : « - Docteur, j’ai un problème, explique un jeune homme au médecin. Quand je mange des carottes, je défèque des carottes. Quand je mange du chou, je défèque du chou. Quand je mange des asperges, je défèque des asperges. - Ecoutez ! S’exclame le médecin, je ne vois qu’un remède dans votre cas : mangez de la merde ! ». Selon le célèbre artiste, l’enseignement de cette « histoire spirituelle » est qu’aussi bien dans le domaine spirituel que matériel, nous sommes ce que nous mangeons et nous mangeons ce que nous sommes2.

 

Après la phase d’assimilation du côlon, ce sera alors au couple recto-anal que reviendra la charge de rejeter définitivement ce qui ne participera pas à la constitution de mon corps (et qui est devenue matière fécale) ; sur le plan symbolique, par l’excrétion anale, j’expulse de manière irrémédiable ce qui ne fera pas partie de moi ; cela revient donc à décider ce que je vais abandonner, ce à quoi je vais renoncer, parce que je le considère comme étranger, comme ne contribuant pas à ma constitution. Comme le dit si bien le Docteur Olivier SOULIER : « Renoncer est un mot fondamental dans la symbolique de l’anus. Un être se définit par ce dont il n’a pas besoin, par ce à quoi il peut renoncer. Renoncer permet d’affirmer sa différence. Choisir c’est renoncer » 3. L’excrétion, le mécanisme d’exonération participe donc bien, sur un plan symbolique, du processus de la construction de l’identité personnelle ; au côlon la discussion, au couple recto-anal la décision.

 

Bon, j’en connais, des chipoteurs, qui vont se gausser de ma formulation - à laquelle, je l’accorde, on peut reprocher un certain simplisme pêchant peut-être par une approche à la limite du caricatural – qui tendrait à faire croire que le rectum agit un peu à la manière d’un cerveau. En réponse, je leur demanderai juste de bien vouloir accepter l’hypothèse de mécanismes inconscients (on sait les liens qui existent entre inconscient et symbolique, notamment grâce aux travaux de Jung) et d’abandonner pour un temps (celui voulu pour la lecture de ce billet) la théorie du libre arbitre, si chère aux occidentaux… Et de ne pas oublier non plus, et c’est le plus important, qu’on se situe sur un plan symbolique, donc au delà d’une stricte logique scientifique. Tiens, et pour mieux appréhender l’interprétation symbolique du corps, je conseille de lire l’interview du Docteur SOULIER sur le site Nouvelles clés4.

 

Pour revenir à la symbolique de l’anus, je dirais même qu’il signifie l’identité authentique de l’individu, par opposition à l’identité construite que représenterait le visage, parce que, justement et paradoxalement, l’anus est normalement caché, dissimulé, préservé du regard d’autrui ; quand je m’adresse à quelqu’un, je ne le fais pas en lui présentant pas mon cul ! Sauf, et dans des circonstances exceptionnelles, quand par exemple je sors de mes gongs, pour lui signifier le fond de ma pensée (pensez à toutes ces manifestations ou ces fêtes urbaines où les inhibitions sociales se relâchent). Finalement, l’anus, à la différence du visage, et du regard surtout, ne triche pas.

 

En ce qui me concerne, je me rappelle avoir pris particulièrement conscience de cette zone corporelle, au travers de ma pratique du Yoga. Bien sûr, au niveau ésotérique, c’est le lieu où siège le premier chakrâ (mûlâdhâra) ; mais sur le plan pratique, les yogis indiens insistent sur la nécessité de soulager ses intestins avant d’exécuter les asânas ou de s’exercer au prânayama. De plus, la contraction rectale (plus précisément du sphincter) est aussi l’un des trois bandhas (mûla bandha) utilisés dans la réalisation des postures et des exercices respiratoires.

 

A l’aune de la contemplation du cyclope énucléé, le Yoga m’apparaît alors sous un jour nouveau (décidément, que de lumières dans ce Saint-Graal étroit et sans fond) ; enfin plus précisément le Yoga védantique, celui de PATANJALI notamment (désolé pour les maigres références, j’suis pas non plus une re-sta en yoga) dans lequel le Renoncement, aux choses du Monde (vairâgya), est une constante et constitue l’un des deux piliers de cette pensée millénaire – l’autre étant la Pratique (abhyâsa). En gros, il faut renoncer à tout donc indirectement mais sûrement à son identité ; ce qui se comprend parfaitement étant donné l’objectif premier de cette philosophie, qui n’est autre que la destruction de l’ego, du moi et sa dissolution dans le Soi, dans la Conscience cosmique, l’Ame universelle. D’où aussi l’importance de la défécation dans la pratique, car au-delà de la dimension de pur et impur, prégnante (peut-être à outrance) dans la culture hindouiste, il y a aussi l’idée de faciliter la circulation du Prâna, cette force vitale ou bioénergie, dans l’organisme du pratiquant (l’une des idées sous-jacentes des différents exercices yogiques étant finalement de communier avec l’univers). On retrouve aussi une autre idée, ce paradoxe même de la méthode du Yoga qui, au delà de la maîtrise des mécanismes naturels du corps, est, dans une certaine mesure, d’en inverser les processus ; ainsi l’anus (et toute sa région) ne devient-il plus un organe d’excrétion de la matière (mouvement descendant), mais bien plus un instrument de rétention et redirection de cette énergie subtile qu’est le Prâna (mouvement ascendant).

 3. Sodomie – So, do me ? Alors dis moi qui tu es (ou la découverte du moi caché)

 

Bon, c’est pas tout ça, mais faut que j’me r’groupe là, j’suis entrain de perdre le lecteur là ; enfin, c’est vrai quoi ! J’appâte le chaland avec d’la bite au cul, et v’là que je l’abreuve de mes dysfonctionnements intestinaux. Y’a pas à dire, là je chie !

 

Pour en revenir à mes réflexions sur la sodomie, j’abordais la question sous une dimension plus morale qu’éthique (pour reprendre la distinction faite par mon ami), parce que c’était surtout à mon niveau personnel que je raisonnais. Je cherchais à agir de manière morale, non pas conformément aux normes de notre société (lesquelles en la matière sont loin d’être évidentes5), mais rapport aux règles que je m’étais fixé – enfin, que je croyais m’être fixé - qui trouvaient alors leur source dans le Yoga et plus particulièrement à l’époque le Jnâna-Yoga.

 

En substance, selon la doctrine de ce type de Yoga, le désir c’est asservissement. Si je succombe à mon désir de pratiquer la sodomie, on va me dire, selon cette école : ” c’est pas grave, mais tu prends pas le meilleur chemin (enfin, j’en prends un quand même, même si c’est vrai qu’il y fait pas très clair – encore que), pour accéder à la Liberté “.

 

Alors c’est vrai dit, comme ça, ça sent le prétexte exotique, savant et tendance de l’hindouisme, juste pour masquer l’emprise de tous les poncifs éculés bien-pensants de la culture judéo-chrétienne qui inconsciemment me hante. Surtout l’écueil de la démarche, c’est de porter d’emblée, a priori, un jugement de valeur sur le désir : le désir c’est pas que c’est pas bien, mais quand même, ça l’fait pas trop. Donc du coup, on pose un interdit dessus et on y revient plus. Ah c’est sûr, pour les grands courageux comme votre humble serviteur, la tactique a l’avantage de la simplicité, et donc du réconfort spirituel ! Mais dans un même temps, les petits esprits jouisseurs et curieux qui sommeillent en moi (et qui s’agitent dès qu’il est question de cul) ne se satisfont pas de la méthode, et tel le môme que le feu attise, ont envie d’aller plus loin…

 

Cela dit, en même temps, essayer d’éprouver l’idée de la sodomie à l’aune d’une morale quelle qu’elle soit, de la confronter à un certaine sagesse prise pour règle de vie, c’est déjà, de manière indirecte, prendre la peine d’une première interrogation face au désir. Oh putain, j’entends déjà les avides des anaux délices, qui auront eu le malheur de tomber sur mon blog – et qui auront réussi à parvenir jusqu’à ces lignes – me faire l’harangue de cesser séance tenante toute masturbation du bulbe, alors que le bout réclame satisfaction : « Bon sang de bonsoir ! Mais si la rondelle t’excite tant, t’as qu’à la péter et arrêter de faire chier » !

 

C’est vrai, et je le concède, il y a quelque chose d’agaçant, voire d’obscène, à tourner comme çà autour du pot – au feu (et je ne vous dis pas l’attrait de l’âtre). Mais je crois que si je me conduisais ainsi, je passerais à côté de plein d’autres dimensions.

 

Et c’est là l’intérêt de la chose que de prendre la sodomie comme objet d’étude : de la sorte on marque une distance par rapport à l’expérience envisagée, et par là-même, d’une certaine manière, on s’affranchit (temporairement) de la tyrannie du désir - oui ok, là aussi je l’accorde, y’a déjà un présupposé de ma part selon lequel le désir est vécu comme tyrannique ; c’est sans doute contestable mais je ne vais pas m’attarder à cette discussion. Cette démarche, qui s’apparente (je suppose) à celle du scientifique, n’est pas étrangère à l’adepte de sagesses orientales (la lecture en « pelures d’oignon »), car elle présente cet indéniable avantage qu’en extériorisant le désir, elle en diminue l’intensité et permet plus facilement de s’en extirper (cette vraie liberté pour les hindouistes védantique).

 

Grâce à cette distanciation, j’ai pu réaliser une chose mais qui ne s’était pas imposée à moi avec une particulière évidence : la sodomie, c’est avant tout une relation ! Elle implique nécessairement la participation d’un autre, de l’Autre. Tout accaparé que j’étais par mon désir, j’en avais oublié que celui-ci, pour trouver satisfaction, nécessitait la médiation d’autrui. Prise de conscience !

 

C’est d’autant plus vrai que les rectum et anus étant symboliquement, un lieu de passage, une porte du corps donnant sur l’extérieur, ils incarnent l’identité sous l’aspect de la rencontre avec l’étranger, l’inconnu, donc l’identité appréhendée dans sa dimension relationnelle.

 

Et bien voilà, on y est : finalement pour moi, la sodomie, sur un plan symbolique, peut être vue comme la rencontre avec la véritable identité de l’autre. Je sais que le Docteur SOULIER, que j’ai cité plus haut, ne le conçoit pas ainsi, ayant à cet égard un regard plutôt réprobateur ; selon lui : «  C’est aussi paradoxalement une manière de maintenir l’autre à distance tout en essayant d’avoir sur lui le maximum de pouvoir. Se cachent derrière cela de grandes souffrances. Il y a souvent là aussi un lien avec l’argent qui permet “d’avoir l’autre“ sans investir effectivement ni affectivement ». Mais je demande si là il ne fait pas un amalgame avec la valeur symbolique du dos, ou tout du moins s’il ne réduit pas son approche de la sodomie à ce seul angle de vue.

 

Comme le dit Jean MARCHAL, l’un des aspects de la représentation symbolique du dos, c’est la verticalité6 : « L’homme est en effet le seul mammifère à port complètement vertical, spécificité directement associée au fait qu’il est le seul être vivant doué d’une conscience reflétant la Conscience divine. Or, c’est la colonne vertébrale qui est porteuse de cette verticalité, colonne au sens plein du terme: soutien vertical d’une structure élancée vers le ciel ».

 

Du coup, c’est vrai que si l’on anal-yse (hi, hi) la sodomie au travers de la position dite de la levrette – qui est celle, on en conviendra, qui vient immédiatement à l’esprit lorsqu’on évoque la pratique – une des possibles lectures symboliques est que l’on ravale le partenaire sodomisé au rang d’animal ; un peu à la manière de l’être humain qui entend asseoir sa domination sur la nature, le sodomisant qui veut dominer le sodomisé lui assigne un rang inférieur au sien, en lui faisant courber l’échine pour le pénétrer, car ainsi il lui fait renoncer à la verticalité constitutive de son humanité et l’oblige à adopter la position des bêtes.

 

Perso’, je ne nie pas la justesse de l’opinion, mais je lui refuse l’exclusivisme et la prévalence d’interprétation. Déjà, cette position n’est pas la seule usitée – heureusement pour les gourmets du sexe – et celles ventro-ventrales sont tout autant prisées, le ou la partenaire sodomisée n’étant pas toujours sous le ou la partenaire sodomisant(e), ce qui met un peu à mal l’idée de domination – sauf à considérer, peut-être à la manière de sectateurs freudiens, que l’anus est par définition un organe dédié à la domination.

 

Surtout, ce serait se couper de la richesse de significations, de la potentialité d’interprétations que recèle un symbole, dont une, en ce qui concerne l’anus, qui me paraît essentielle : l’identité authentique de l’individu dans sa dimension relationnelle.

 

Dès lors, pourquoi ne pas voir la sodomie comme une sorte de maïeutique ? La sodomie serait un moyen de se connaître vraiment (de savoir ce qu’on a dans le ventre, selon l’expression populaire). C’est je crois, le sens que lui donne l’écrivain gay controversé et libertaire assumé, Erik RÉMÈS 7 et auquel je souscris pleinement.

 

Bon j’admets, dit comme çà, ça fait un peu discours du gourou bien pervers qui cherche pour pas cher à la mettre bien profond dans le fion de son aspirant – « viens là mon bel enfant, que je t’initie illico-recto aux pratiques qui te feront découvrir la beauté de ton âme ».

 

Mais je pense qu’il en va de la sodomie comme de toutes les relations humaines : la confiance est de son essence, ou tout au moins, à son fondement (hum, après tout, il est bien ici question de « fondement »)… Et je dirais qu’à la différence d’une relation non corporelle, basée sur le langage verbal, la sodomie me semble moins sujette à tromperie et plus propice à un véritable échange. Selon moi, une relation anale sincère est un vrai test de confiance entre les deux personnes qui vont vivre cette expérience : livrer ainsi son intimité n’est pas à la portée de tous, et savoir se comporter dignement devant une telle offrande l’est encore moins. Curieusement, la relation anale parce qu’elle touche au plus intime, au plus profond de l’être (son identité essentielle) en fait accéder à une perception plus élevée.

 

Ok, dit comme çà, c’est p’têt un peu idyllique de ma part - naïf diront vraisemblablement certains de mes contemporains, piteux cyniques désabusés ; p’têt même que la forme de mon propos a édulcoré du même coup l’importance du désir, cette pulsion initiale qui est quand même à la base de cette relation. Et je suis bien d’accord : il ne s’agit pas ici d’escamoter le désir, mais de mieux s’en servir pour le dépasser afin de connaître des expériences plus subtiles que la simple satisfaction libidinale.

 

Et puis pour parvenir à une telle conclusion, j’avoue que ça requiert déjà, pour faire écho aux propos d’Alexandro JORODOWSKY, un certain niveau de conscience ; il est clair que si je viens dans un cul, avec une sexualité bestiale et vulgaire, et bah j’aurais rien d’autre qu’une sexualité bestiale et vulgaire.

 

Or sincèrement, à titre personnel, je crois bien, et pour donner raison au Docteur SOULIER, que mon désir de sodomie était bien sous-tendue à la base par la simple envie de péter une rondelle !

 

Effectivement, j’étais à un certain stade de conscience : il s’agissait de s’affirmer par la maîtrise d’un corps (par extrapolation la nature et donc la vie), par sa domination – on retrouve là une des significations symboliques de l’arcane VII (l’arcane du Chariot) dans le jeu du Tarot ésotérique !

 

Mais bon, finalement, avec le recul, c’était pas non plus le top du niveau de conscience. Quelque part, je devais le sentir pour que je me pose toutes ces questions (j’espère, ça me déculpabilise un peu, pour me dire que j’ai un peu plus d’âme que ça). L’arcane VII appartient à la première décade, associée au plan matériel ; sur le plan spirituel, qui lui succède, on peut trouver une arcane symétrique : l’arcane XVII, l’arcane de l’Etoile. Là encore il est question d’une maîtrise de la nature, de la vie, mais la maîtrise est acquise autrement : il n’est plus question de domination, mais de coopération, ou plus pleinement, de communion.

 

Sincèrement, ça s’rait trop chouette si je pouvais vivre une telle communion en passant l’anneau de feu… Mais cela exige de moi, un certain niveau de conscience : suis-je digne de la personne qui accepte ainsi de m’offrir son intimité ? C’est là un énorme sacrifice de sa part car elle me donne à voir et à sonder l’un des lieux les plus précieux de son être (mon doux précieux) : le siège de son identité essentielle…

 

Bon bah je crois que j’ai à peu près tout dit (enfin pour billet d’bloug, j’estime que c’est déjà pas mal), il ne me reste plus qu’à passer à l’action (et pourquoi pas sur le mode passif ?) ; pour cela, je recommande les bons conseils prodigués par Sandrine et Alexis 8.

 

4.  Epilogue : plaidoyer pour une société d’enculés (consentants)

 

C’est curieux, alors que j’écrivais ce billet, je visionnais une vidéo sur un site de partage, une vidéo d’extrême fight, de combat libre, afin un truc bourre-pifs quoi – pour mieux se rendre compte, c’est le combat opposant DON FRYE à YOSHIHIRO TAKAYAMA au Pride-21 en 2002 (certains demanderont pourquoi ? Bah il y a un sens, encore une fois symbolique : l’affirmation de son identité).

 

Franz DE WAAL, brillant éthologue et primatologue de renommée internationale, dans ses ouvrages de vulgarisation, développe une théorie selon laquelle l’être humain dans le cadre de la résolution des conflits avec son prochain, tel un Janus simiesque, est un primate à deux visages : chimpanzé et bonobo ; le premier, mû par l’esprit de compétition, représenterait la résolution des conflits basée sur l’usage de la violence (physique bien sûr, mais dans une certaine mesure, mentale), alors que le second, plus enclin à la coopération, incarnerait la réconciliation fondée sur la sexualité.

 

Moi, pour extrapoler cette théorie, je me dis que notre façon à nous de nous affirmer, les primates dits humains, c’est plutôt en se mettant sur la gueule, un peu à la manière des chimpanzés. On se regarde dans les yeux pour essayer d’y voir ce qu’il y a vraiment en nous, afin de savoir qui nous sommes vraiment. Or on se renvoie à nous-mêmes une image – celle qu’on veut donner de nous à autrui – qui nous plaît pas forcément, parce qu’au final elle nous correspond pas vraiment. Alors on tape dessus en espérant la faire disparaître, cette sale gueule (plus la sienne que celle de l’autre finalement). Ou à l’inverse, on ne supporte pas le regard posé sur nous, ses deux yeux qui nous scrutent et nous semblent vouloir sonder notre moi intérieur. Mais le souci, c’est que le regard d’autrui rencontre le mien, j’ai même envie de dire le croise, comme on croise deux épées, ce qui peut entraîner, entre deux personnes qui ne se connaissent pas, certaines étincelles !

 

Et c’est là l’avantage du cul sur le visage : hé ! il a pas d’yeux, lui ; ou plutôt si, mais un seul, situé en plein milieu (un peu comme le troisième oeil, celui de la sagesse, celui de l’extra-lucidité), qui lui au moins, tout énucléé qu’il est, ne dévisage pas et donc ne donne pas l’impression de juger. Les yeux interrogent, mais en imposant la question ; d’ailleurs il est difficile pour nous autres primates dits humains de ne pas se sentir agressés – à telle enseigne que nos cousins primates ne se regardent pas dans les yeux ; il y a quelque chose d’inquisiteur dans le regard ; l’anus lui aussi, pour peu qu’on veuille bien arrêter de le voir comme un vide-ordure, pose lui aussi question, mais pas de là-même façon : il est une invitation, une exhortation. Un peu à la manière de l’aède aveugle de la légende, il est une ode à l’odyssée, au voyage initiatique à l’issue duquel on parvient à une meilleure connaissance de soi.

 

Du coup je m’demande si DON FRYE et YOSHIHIRO TAKAYAMA n’en auraient pas appris plus sur eux-mêmes en s’la mettant dans l’fion plutôt qu’en s’mettant sur la gueule ?

 

Mais bon, la sodomie étant tellement connotée domination dans notre civilisation – plutôt chimpanzé donc, c’est pas encore demain la veille que pour sympathiser on s’enculera comme des bonobos!

 

 

Notes

 

1 A un double niveau : celui du jeu de mots, et celui de la terminologie éthologique, car la désignation sert souvent à qualifier le mâle candidat au rôle de mâle dominant, ce dernier étant appelé alpha.

 

 

 

 

 

 

2 Alexandro JORODOWSKY, « Cabaret mystique », éd. Albin Michel, 2008, p. 127.

3 Dr Olivier SOULIER, « Les maladies anales », http://www.lessymboles.com/article010.htm ; voir aussi Dr Pierre-

Jean THOMAS-LAMOTTE, « …Et si la maladie n’était pas un hasard… », éd. Le jardin des Livres, 2008, spéc. p. 141 et ss.

4 http://www.nouvellescles.com/article.php3?id_article=1125

 

 

5 Pour un exposé succint mais complet de la question, voir Pierre COULOM, « Sexualité anale, le point de vue du proctologue », http://www.gyneweb.fr/Sources/sexo/procto.htm

 

 

6 Jean MARCHAL, http://www.lemondeduyoga.org/htm/lavie/article.php?ID_ARTICLE=10

7 http://ericremes.free.fr/fenetre.php?editoID=12

8 http://www.acmeanale.com/technique.htm

Bouton d’or

Samedi 23 mai 2009

Un lotus, informe, foireux : moi (bah, la posture elle est pas évidente à tenir) ;
Des boutons d’or, tout beaux, tout éclos : elles, les p’tites fleurs face à moi.
Nous dans l’herbe, sur une terre bourrée d’humus (enfin y’en a - doit bien y avoir aussi quelques particules radioactives).

La méditation, exercice par excellence du yoga…
La méditation, donc… Pas trop mon truc, me plaît pas trop : p’têt parce que l’faire, j’sais pas trop…

Un fake de végétal tentant de fixer son attention sur des p’tites fleurs… Inévitablement, le masque tombe : le mutant occidental réapparaît ! pas moyen de fixer c’te putain d’pensée ! Qui s’éparpille - un flot diffus de pensées éparses surgit, déferle et se propage dans l’espace aérien, déjà hautement perturbé, logé entre mes deux radars (z’avez pas vu la circonférence) d’oreilles,…

Bon, allez yogi, laisse les donc couler ces pensées, laisse les ruisseler le long des sinuosités de ton crâne, sur les arêtes de tes vertèbres, et disparaître comme les larmes dans la pluie (merci Roy Batty - Rugter HAUER, magistral dans « Blade Runner ») ;

Merde ! Y’en a une qui s’insère, se répand et m’imprègne tout l’bulbe ! J’lutte pas ; par principe (yama)… et par nature (lutter c’est fatiguant). C’est d’abord une image ; celle d’un film : « Soleil vert » ; celle que voit l’un des personnages principaux, alors qu’il est sur son lit de mort, la même que le spectateur verra lors du générique de fin : juste une brise printanière soufflant dans un pré parsemé de petites fleurs jaunes, filmé en gros plan… Image d’un monde révolu, à jamais disparu : le nôtre…

Et cette pensée en amène une autre, l’association d’idées marche à fond (au revoir - et bon débarras - la méditation). « Soleil vert », film d’anticipation, tristement prophétique, en appelle un autre : « THX 1138 », que j’associe immédiatement, instantanément, à un article lu sur le blog de Superno ; là encore la réalité rejoint la fiction ; avènement prochain du tout-contrôle, de la délation à tout crin, d’un totalitarisme orwellien… le net : ce merveilleux outil de communication et d’échange, par extension, va devenir sous l’égide du mâle dominant (enfin il aimerait en avoir les attributs) de la tribu française, un instrument d’oppression, de domination…

Et dire, que pour un nombre de penseurs contemporains - nommés post-humanistes ou trans-humanistes - c’est de la technologie que l’homme doit attendre aujourd’hui son salut ! Ainsi peut-on lire dans le numéro hors-série du Monde, consacré à Darwin et l’évolution : « Pourquoi un humain technologiquement assisté ne serait-il plus un homme ? Il existerait donc une « essence » de l’homme, inamovible, naturelle ? (…) L’homme est une créature flexible, douée de plasticité, qui s’adapte à l’environnement, résiste aux maladies grâce à ces technologies. Penser le post-humain, c’est accepter d’associer l’autonomie des hommes et des machines, apprendre à vivre et co-évoluer avec des machines capables d’autonomie - douées d’une existence propre, au même titre que les animaux. Comment imaginer la postérité de notre espèce sur cette « technosphère » qu’est devenue la Terre sans une post-humanité agrégée à des machines »1 ?

C’est un point de vue… Qu’on peut épouser… mais j’espère - ouais j’suis un peu candide pour le coup - ne nous imposer (’tain, vas-y dans l’futur, faudra t’mettre dès l’réveil un tube cybernétique intégré dans l’fion pour t’analyser l’bol fécal toutes les trois secondes ; ça s’ra idem pour le sang et autres liquides corporels… l’être post-humain sera plein de tubes ou ne sera pas ; un être multi-entubés, quoi… le progrès quand même : se faire entuber).

Hé quoi Jean-Michel, elle te fait si peur Bouton d’or ? ! Ah bah oui, en dessous des petites fleurs jaunes, il y a la terre- beurk, caca - et dedans, des vers, des petits vers qui vont dévorent nos petits corps, après qu’on est mort… Ah ouais, mais j’suis con moi ! Putain que j’suis con que c’est pas possible (bah oui, j’oubliais, j’suis pas un penseur) ! Mais j’ai rien compris : bientôt, grâce à la technologie on sortira bientôt du processus évolutif, de la vie et de la mort, du vivant quoi… Adieu Bouton d’or, le soleil (vert) vient de se lever…

Et c’est reparti ! Quand l’Homme - enfin surtout l’Occidental - a peur, il regarde ailleurs, dans un au-delà… Aujourd’hui, modernité oblige, l’au-delà il est à base de technologie et d’intelligence extra-terrestre. Dans une émission télévisée, diffusée hier sur Direct 8 et dédiée aux phénomènes UFO, un autre penseur - Ahlalà, heureusement qu’on en a des penseurs en Occident ! Avec eux au moins on sait où on va ! Moi j’pense pas, ça m’fatigue ! Ah çà, du coup j’vais nulle part ! Mais bon, pourquoi j’me fatiguerais à aller quelque part ? C’est qu’c'est fatiguant de s’bouger… - Jean-Pierre PETIT nous révélait le sens du vivant : complexification de la matière, maîtrise du nucléaire et voyage inter-stellaire (la Terre au G8 ou G20 des mondes maîtrisant la technologie nucléaire). L’un des intervenants concluait par une citation d’un astronaute russe : « la Terre est notre berceau, mais nous ne demeurons pas éternellement dans notre berceau »… Est-ce une raison pour saccager le berceau ?

Oh putain ! Mais allez faire mumuse avec vos cyborgs, allez rencontrer vos être stellaires, tant que vous me laissez juste le loisir de contempler Bouton d’or ! Moi, j’aimerais bien, comme l’Orang-outan, me satisfaire de mon sort et vivre selon une loi immuable « accueillant le progrès avec méfiance (…) C’est bien assez de modernité, on ne va pas non plus consentir à tout ce qu’elle propose, pourquoi toujours lui céder, s’équiper de neuf chaque année comme si le principe de la vie n’était plus le même et que les doigts un beau matin ne convenaient plus pour se moucher élégamment, sachons tenir aussi, jouir de la sérénité que procure la longue habitude sous les dehors de l’hébétude »2.

1Propos de Jean-Michel BESNIER, Autoproduire des hommes meilleurs, Le Monde hors-série avril-mai 2009, p. 94

2Eric CHEVILLARD, Sans l’orang-outan, Les éditions de minuit, 2007, p. 51.

La quantique des moeurs

Mardi 10 mars 2009

J’aime bien être dans un bus - enfin surtout quand il roule, mais heureusement, c’est généralement la règle. Je préfère ce type de transport en commun plutôt que le métro ou le train ; le métro, y’a rien à observer alentours sauf la tête du voisin - qui me dévisage ou qui détourne le regard lorsqu’il croise le mien (ah, c’est féroce l’ambiance du métro) ; le train, ça va trop vite pour le prendre le temps d’observer (enfin, ça dépend lesquels) ; pis de toute façon, souvent y’a rien de particulier à observer.

Le bus, en général - ah, ça y est, j’peux pas m’empêcher d’faire dans l’abstraction - ça circule en ville ; du coup ç’est soumis aux aléas de la circulation et ça prend un rythme plus humain, un rythme parfois lancinant qui permet ainsi de porter aux yeux de l’observateur attentif, une profusion de petits détails singuliers.

Finalement, le bus c’est assez yoga dans le fond. On est passif, spectateur. On est témoin du spectacle qui se déroule devant nous - de là à dire qu’on se rapproche du Témoin…

Alors que je rentrais chez moi - en bus hein, pas en vélo, paske sinon, bah j’aurais plutôt causé du biclou en préambule - je laissais aller vagabonder mon regard dans le décor urbain ; là, je tombai sur un panneau publicitaire affichant le visage de l’actrise Sharon Stone, posant pour je ne sais quel produit de beauté à la con.

Pourquoi me suis-je arrêté à son visage ? Pourquoi ce détail du réel qui s’offrait à mes yeux a-t-il fixé ma rétine ? Peut-être ce côté irréel justement, qui détonnait par rapport à l’ensemble.

Faut quand même avouer qu’il y a quelque chose de pas normal, enfin j’veux plutôt dire de pas humain dans ce visage. Bah quoi ? Sharon Stone elle a plus vingt ans - et depuis bien longtemps. Y’a çà et là sur le net, des sites où on peut trouver des photos comparatives : Sharon Stone, si ça reste une belle femme, c’est plus une jeune femme. Mais quand on regarde sa photo sur l’affiche, on dirait qu’elle vient de souffler sa trentième bougie.

Oh, bien sûr, y’a plus grand monde qui est dupe : bistouri, photoshop, et tutti quanti… Oui mais voilà on veut créer l’illusion. Et beaucoup ont envie d’y croire, à cette illusion. Et pourquoi ? Et laquelle d’abord ? Celle de l’éternelle jeunesse ?… Y’a d’ça ; c’est un peu l’idée d’un instant d’éternité : fixer pour toujours un instant.

Alors que mon bus continuait son bonhomme de chemin, alors que je laissais ma pensée errait,  comme à l’accoutumée, dans je ne sais quelle sphère éthérée de mon esprit vaporeux, je me saisis de mon portable. Pourquoi ? Franchement, j’en sais rien. Peut-être tout simplement pour regarder l’heure - j’ai pas de montre. Alors j’l'allume - bah ouais, mon portable y’est toujours éteint ; oh, mon portable et moi, c’est toute une histoire d’indifférence vécue réciproquement et voulue unilatérement (j’ose espérer, que malgré les progrès de l’intelligence artificielle, mon portable n’a pas encore de volonté propre) ; oh pis non, j’crois qu’en l’éteignant, c’putain d’portable, j’ai l’impression d’avoir un semblant de pouvoir sur le réel, sur ce réel quotidien, qu’à l’instar de Gombrowicz, je trouve chaotique, angoissant, asphyxiant.

Enfin bref, tout çà pour dire que j’allume mon portable - hé, ça c’est d’l'action, hein ? on s’ennuie pas quand je raconte une histoire, hein ? Et je l’regarde s’allumer. Bah faut dire, mon portable c’est un ancien modèle - c’est pas le talkie walkie non plus, mais c’est pas non plus la tablette de chocolat d’aujourd’hui (et ni la micro-puce insérée dans l’fin fond d’son cul de demain - ou d’son nez, ou d’son vagin, ça dépendra d’où qu’on va mettre le plus souvent ses doigts). Donc i’ met l’temps pour s’allumer ; donc j’ai l’temps pour le regarder s’allumer ; donc j’ai l’temps pour m’faire chier à le regarder s’allumer… et tout le temps pour que ma pensée elle recommence à s’agiter (et ça s’dit yogi…).

Et j’me dis : ” Mais pourquoi tu te plains ? Pourquoi ça t’fait tellement chier d’attendre que ton portable i’ s’allume ? Pourquoi ça t’énerve qu’il affiche aussi lentement le menu ? Pourquoi t’es si pressé ” ? Et je repense à un de mes amis qui a un portable du dernier cri. C’est bien simple, n’importe lequel de ses désirs est réalisé instantanément : y’a envie de bavasser avec trois-quatre femelles sur tronchebook ? i’ peut aller surfer sur le net d’son portable quand i’ veut d’où qu’i'veut ! Bon sang, mais si je lui passais l’mien, i’ m’traiterait de sauvage, d’archaïque avant que d’m'étrangler en toute honnêteté !

Et là j’me dis : ” Mais pourquoi on veut toujours aller vite ? Pourquoi mes contemporains, pourquoi la société dans laquelle je baigne n’a plus que cette idée en tête que d’aller vite, toujours plus vite ” ?

Oh oui, alors j’aurais pu m’dire qu’on est dans une société hédoniste, où ce qui importe c’est la satisfaction du désir. Mwè, mwè, mwè… Encore une fois, y’a d’çà, mais ça me satisfaisait pas. Je sais bien que si on suit une certaine pensée héritée de feu FREUD (feufreud ! Wooah !… non ? ah bon), le désir est tyranique ; dès lors son assouvissement paraît devoir être instatané tant la délivrance de la souffrance que son insatisfaction engendre est impérieuse. Mais j’sais pas, ça m’laissait quand même sur ma faim…

La réponse, c’est le lendemain que je l’aurais, durant un déjeuner avec un des mes meilleurs amis - un autre, pas celui au portable dernier cri (j’précise pour celui au portable dernier cri, qui, des fois, passe lire mes billets). Notre conversation bifurqua un temps sur la physique quantique. Mon ami m’exposa alors un principe de cette pensée, en cette formule : ” Plus tu vas vite, plus le temps s’arrête “.  Pour expliciter la formule, il l’illustra par un exemple : si nous allions à la vitesse de la lumière, tout nous paraîtrait immobile…

Wouaw ! Put…heu… Réka ! J’avais la réponse ! Repensant à mes anciennes lectures, dont surtout celles des ouvrages de Norbert ELIAS, je me souvins que, selon lui, les normes culturelles venaient de l’élite pour se répandre dans la masse. Finalement je me suis dit que l’idée avancée par la physique quantique avait fait son chemin ; oh, certainement, sous l’effet de la vulgarisation, sa portée en avait été déformée et avait quitté son champ d’application initial : la règle avait pris désormais une coloration métaphysique, existentielle.

Voilà, un peu à la manière de Roland BARTHES, je venais de découvrir une des mythologies de notre culture - soit dit en passant, c’est un peu rassurant : il y aurait encore une culture en Occident. Selon cette croyance, plus on va vite, plus on a le temps puisque finalement il tend à s’arrêter. C’est pour çà que tous les gens i’ courent dans tous les sens tout le temps : en vérité, je vous le dis, il gagnent du temps. Enfin, ils gagnent plutôt sur le temps : en allant toujours plus vite, on empêche que le temps s’écoule ; en allant toujours plus vite, on acquiert indirectement une maîtrise sur le temps ; en allant toujours plus vite, on empêche que ses effets nous atteignent, on fait barrage au cortège des sombres évènements qu’il colporte (les accidents, la maladie, la vieillesse, la mort, etc…) ; les évènements ne nous surprennent pas, nous pouvons les voir venir. Plus nous allons vite et plus nous gardons la maîtrise de notre vie !

Wouaw ! Finalement elle est terrible cette croyance ! Elle porte en elle la promesse que nous vaincrons notre pire ennemi, le Temps, en abolissant son règne…  

Enfin, j’ai compris : l’essentiel c’est d’aller vite ; après ce que nous faisons, on s’en fout ; bah ouais, comment ça pourrait avoir de conséquences, vu que le temps s’arrête ?…

D’ailleurs qu’est-ce tu fais encore là à me lire ? T’as pas compris ?! Mais regarde-toi, t’as d’jà une ride qui se pointe sur ton front que t’as tout plissé en me lisant ! Allez, dépêche-toi, cours avant que le temps ne te rattrape… Cours vite !

La pluralité des points de vue (III)

Lundi 9 février 2009

Ce conte ancien, attribué tantôt à la mystique soufie, tantôt à la tradition indienne (hindouiste ou bouddhiste), est connu sous plusieurs versions, la plus connue étant sans doute celle, datant du XIXème siècle, du poète américain John GODFREY SAXE, dont je vous propose la traduction suivante :

Six hommes d’Hindoustan, très enclins à parfaire leurs connaissances, allèrent voir un éléphant (bien que tous fussent aveugles) afin que chacun, en l’observant, puisse satisfaire sa curiosité.

Le premier s’approcha de l’éléphant et perdant pied, alla buter contre son flanc large et robuste. Il s’exclama aussitôt : « Mon Dieu ! Mais l’éléphant ressemble beaucoup à un mur ! »

Le second, palpant une défense, s’écria : « Ho ! qu’est-ce que cet objet si rond, si lisse et si pointu ? Il ne fait aucun doute que cet éléphant extraordinaire ressemble beaucoup à une lance ! »

Le troisième s’avança vers l’éléphant et, saisissant par inadvertance la trompe qui se tortillait, s’écria sans hésitation : « Je vois que l’éléphant ressemble beaucoup à un serpent ! »

Le quatrième, de sa main fébrile, se mit à palper le genou. « De toute évidence, dit-il, cet animal fabuleux ressemble à un arbre ! »

Le cinquième toucha par hasard à l’oreille et dit : « Même le plus aveugle des hommes peut dire à quoi ressemble le plus l’éléphant ; nul ne peut me prouver le contraire, ce magnifique éléphant ressemble à un éventail ! »

Le sixième commença tout juste à tâter l’animal, la queue qui se balançait lui tomba dans la main. « Je vois, dit-il, que l’éléphant ressemble beaucoup à une corde ! »

Et ainsi ces hommes de l’Hindoustan se disputèrent fort et longtemps, chacun soutenant son opinion obstinément et à l’excès

Quoique chacun ait eu raison en partie, pour l’ensemble tous avaient tort !

La pluralité des points de vue (II)

Jeudi 5 février 2009

 En gros voilà ce que ça dit, telle que j’ai pu la comprendre - d’emblée je prie les puristes de bien vouloir me pardonner si je ne restitue que très imparfaitement la théorie ; à ma décharge, ça fait un p’tit moment que je ne lis plus Nietzsche, et je reconnais ne pas être un de ses spécialistes (bien loin de là) :

Le postulat de Nietzsche c’est la volonté de puissance (perso’, j’ai compris - et comprends toujours d’ailleurs - ça comme synonyme d’instinct, et aujourd’hui plus encore, depuis que j’ai lu L’Agression de Konrad LORENZ). Dans notre monde, la vie est volonté de puissance, elle veut se développer, s’étendre, s’accroître, etc…, elle veut exprimer la puissance qu’il y en a elle : volonté munie d’un formidable pouvoir d’accomplissement.  Nietzsche utilisait souvent à ce propos l’image de l’ectoplasme qui étend ses pseudopodes.

Tout être vivant est donc mû par cette volonté de puissance, qu’il exprime dans tous les domaines. Prenons un exemple. Parmi les êtres vivants, il y a bien entendu les êtres humains. Pour faire encore plus pratique, choisissons comme témoins, un certain type d’êtres humains (encore que parfois, je me demande en quoi ce type se distingue des êtres animaux) : les occidentaux contemporains dits « civilisés ».

Voici qu’une discussion est entamée entre deux individus du genre pris pour témoin, au sujet, par exemple, de sa vision du monde, l’un défendant une approche anthropomorphique, l’autre soutenant la méthode scientifique. A priori il s’agit d’un échange ; mais, dans la perspective de la volonté de puissance, il s’agit plutôt d’une confrontation : chacun va tenter d’imposer à l’autre son point de vue. C’est normal, chacun, parce qu’il est mû par cette volonté de puissance, veut affirmer sa vision de la réalité car, par là-même, il s’affirme avant tout (volonté qui exerce sa puissance) ; tel l’ectoplasme qui étend ses pseudopodes pour conquérir le monde, pour se l’approprier, nous voulons, en étendant notre pensée au monde, le faire nôtre.

Mais voilà, pour chacun de nos deux protagonistes, c’est sa vision de la réalité. Et c’est ici qu’intervient l’autre construction de Nietzsche : le perspectivisme (qui on va le voir est une conséquence du postulat de la volonté de puissance). Cette vision de la réalité que chacun tente d’imposer, c’est la perception qu’il en a, c’est la réalité telle qu’il la perçoit, et j’ai même envie de dire, telle qu’il la voit (je me souviens qu’entre nos deux organes de perception que sont l’œil et l’oreille, Nietzsche, accordait sa préférence à cette dernière, sans doute parce qu’il était musicien, mais aussi parce qu’il estimait qu’elle permettait une compréhension plus profonde du monde que les yeux).

Ainsi qu’il a été dit plus haut, la volonté de puissance est, avant tout chose, vie, et prend donc source dans un corps, compris à la fois comme organisme mais aussi comme siège de perceptions, de sensations, d’émotions, etc. … C’est à la fois sa force mais aussi sa limite (parler de limite quand on parle de Nietzsche, c’est sans doute hérétique, mais comme je l’ai dit plus haut, je ne prétends pas - et heureusement - être son meilleur interprète) ; limite car la volonté de puissance ne peut s’exercer que par ce biais. Appliquée à notre cas pratique, l’assertion signifie que chacun perçoit le monde, d’abord selon ces modes de perception, mais aussi selon ses ressentis, ses affects, ses catégories d’interprétation, issue de son vécu (expériences, idées transmises par les parents, la société, etc. …). Chacun n’a donc qu’une vision nécessairement partielle de la réalité : celle que lui donne la perspective que constitue son corps ; cette vision n’est pas totalement fausse, elle n’est pas totalement vraie pour autant (je crois me souvenir que Nietzsche qualifiait cette vision nécessairement tronquée de « fausseté ») ; mais chacun, étant mû par la volonté de puissance, va tenter, j’ai envie de dire un peu malgré lui, de faire passer sa « fausseté » pour la Vérité…

Sous cet aspect du perspectivisme - la « fausseté » ou tout du moins la pluralité des perspectives - Nietzsche, n’a pas, selon moi inventé grand chose. Le seul mérite qu’on peut, à ce niveau, lui reconnaître, est d’avoir introduit cette idée d’une pluralité de points de vue dans la culture occidentale. Bah oui, parce que chez les orientaux, l’idée existait depuis très longtemps. C’est la fameuse allégorie des aveugles et l’éléphant…

La pluralité des points de vue (I)

Mercredi 4 février 2009

A l’intention de Romook,

En guise de préambule, et pour faire écho au titre d’un ouvrage philosophique, je me livrerai un peu à la généalogie de ma morale – mais qu’on se rassure, je ne vais pas la faire longue.

Je me rappelle que pendant mon enfance, je me suis toujours demandé comment distinguer une bonne d’une mauvaise action. Je pense pouvoir attribuer l’origine de la question à ma mère : une même action pouvait, selon ses humeurs, rencontrer son approbation ou, à l’inverse, encourir sa réprobation. Bref, vous l’avez compris, c’était pas évident pour s’y retrouver. Surtout qu’à la clé, la sanction n’était pas la même : florilège de baisers ou fricassée de fessées au menu (au passage, pour le lecteur curieux et amusé, je signale que j’ai eu des fessées jusqu’à un âge avancé ; hé oui…) – certes, comme aurait pu dire Swami VIVEKANANDA, il n’y a là qu’une différence de degré, non de nature (et « Ceci est Mayâ » comme il avait coutume de dire), mais je vous promets, la différence on la sentait.

Cette situation a créé chez moi une certaine propension à l’inaction – ma mère devait pourtant distribuer baisers et fessées à égalité, mais la peur du déplaisir représenté par la fessée a dû être chez moi plus forte que le désir procuré par l’idée du baiser - mais également à la réflexion. Finalement quel est le critère permettant de distinguer une bonne action d’une mauvaise action ?

Bon, je rassure tout le monde, c’est pas enfant que j’ai pu ainsi formuler la question. Elle commença à se dégager à l’époque où je me plongeais dans les écrits de différents philosophes – donc lorsque j’étais jeune adulte (traduction : adolescent moins tracassé par ses problèmes de peau et les filles – ou les garçons, pas de discrimination).

Mais à leur lecture, ce qui me frappa en premier, c’était finalement la diversité des opinions avancées, et par là-même celle des morales proposées.

Putain, mais dans tout ce bordel, c’est quoi qui est bon, c’est quoi qui est mauvais ?

A cette question (oui je confirme, c’est la même que tout à l’heure), un philosophe m’apporta un début de réponse : c’était NIETZSCHE et son perspectivisme.

« Houlalà, rien que le nom déjà ça sent la théorie fumeuse » ! Bah, pas tant que çà, à vrai dire…

 

Bêtes poilues, y’a pus… Poil au cul !

Samedi 22 mars 2008

Le jeudi 13 mars 2008, on apprenait dans les journaux (du métro, en tout cas - moi c’est ceux que j’lis parce qu’ils sont gratis et que j’comprends c’que j’y lis), la mort du dernier Poilu français et la disparition des tigres de la surface du globe.

Deux faits, bruts, balancés comme çà, à la face du lecteur, plantés dans ses orbites à la mode des médias. Deux faits donc, qui a priori n’avaient rien en commun, deux faits étrangers l’un à l’autre, en l’absence de tout rapport quelconque de causalité ; et pourtant deux faits qui se trouvaient réunis, de manière incongrue, qu’une volonté (humaine ?) avait décidé de se faire côtoyer, par le biais de l’écriture journalistique.

C’en était trop… Il devait y avoir du sens… Fatalement - Fatalement car j’étais condamné à trouver du sens - condamné à cette issue si je ne voulais pas souffrir face au Chaos, de ce néant que me jetait en pâture ces médias inconscients (immatures ?) !

C’est alors que la méthode gombrowiczéenne d’appréhension du Réel (ah ! J’aimerais bien l’appeler méthode paranoïaque-critique, mais elle est déjà prise) se réactiva en moi.

Il devait y avoir là un lien (des liens mêmes) - forcément. Subjectif(s), forcément. C’était moi qui allait construire (comme un pur gombrowiczéen) ou deviner (comme un vrai chaman) une réalité, ma réalité - une réalité qui aurait du sens.

Cherche Yogi, cherche Tougoudou. Un premier lien : je l’établis du côté d’un des éléments mis en présence : le Tigre. Je pense à Clémenceau, ce ministre de la guerre, ce ministre de la Grande Guerre, comme on l’appelle, celle des Poilus, et donc par extension le Grand Chef des Poilus français ; et Clémenceau, on l’appelait pas « le Tigre » (d’où le surnom donné à ses célèbres brigades).

Mais cette piste (ah ! cette méthode de l’enquête policière (cf. Cosmos de Witold Gombrowicz) se révèle assez vite, pour moi, infructueuse.

Cherche Yogi, cherche Tougoudou. Un second lien se fait jour. Il me convient mieux, je le trouve plus puissant que le premier car il transcende ses deux extrémités ; ce lien c’est le poil (un des journaux titrait d’ailleurs au sujet des tigres : « les tigres perdent de plus en plus du poil de la bête »)…

Qu’est-ce que le poil (symboliquement parlant j’entends, bien évidemment) ? Il cumule deux représentations : la maturité d’une part, l’animalité d’autre part.

Le poil c’est d’abord le signe le plus évident de la maturité, bien entendu sexuelle, mais pas seulement. Le poil évoque l’adulte : capacité de procréer, capacité à se responsabiliser - maturité physique et psychologique donc.

Le poil c’est aussi l’empreinte de l’animalité, voire la bestialité, qui subsiste en nous ; c’est ce qui évoque immédiatement, infailliblement, cette part, ce reste de Dame Nature que conserve l’être humain.

Mais mon dieu, cachez-moi ce poil que je ne saurais voir ! Et c’est là que se fait le nœud (Gombrowicz, un yogi ?) ; oui, car ce poil, aujourd’hui, n’a plus la cote chez nos contemporains ; aujourd’hui, on préfère le faire disparaître, lui supprimer toute existence, à ce poil. Le poil n’est plus au… poil. Je me trompe-je ? Et toute cette frénésie liée au monde de l’épilation, alors ? Même les hommes s’y mettent  (va donc faire un tour sur Youporn (à entonner sur la mélodie bien connue du groupe Matmatah)!

Pourquoi ? Selon certains spécialistes[1], couper le poil c’est agir sur la Nature, et donc d’une certaine manière, la maîtriser. Couper le poil c’est donc afficher sa maîtrise sur la Nature. Moi quand je me rase, que je m’épile (je l’ai fait intégralement une fois - sauf les fesses) c’est pour montrer que je suis capable de contrôler ma partie animale. Mais, à la vérité, est-ce que ce n’est pas plutôt la refouler ? Est-on bien sûr que par ce geste on la dompte ? N’est-ce pas plutôt une maîtrise feinte ? Moi je me dis plutôt que cette signification du poil nous gêne, ne nous plaît pas, qu’on sait que c’est là mais qu’on veut pas le voir (politique de l’autruche ?)

Problème : si on coupe le poil, symboliquement, et paradoxalement, on retranche du même coup l’autre signification du poil : la maturité. Finalement notre prétendue maîtrise du monde animal, de la Nature, se solde par une immaturité, peut-être pas (ou peut-être inconsciemment) revendiquée, mais clairement affichée.

Et là on baigne dans la thématique - chère à Gombrowicz - de l’immaturité, celle de notre société, et mondialisation oblige, de notre… monde.

Nos poilus disparaissent et ne reviendront plus. Nos tigres disparaissent et ne reviendront plus. Tous ces êtres faits de poils disparaissent et ne reviendront plus. Le monde s’enfonce alors dans l’immaturité. En termes d’évolution (ce grand constructeur comme dit Konrad Lorenz), ce mouvement ne peut qu’être qualifié que de régression.

Un Hindouiste y verrait là une preuve de plus, un signe tangible du Kâli-Yuga (je vous le dis Gombrowicz c’est un yogi qui s’ignore). Les yogis - pour qui le mouvement de la respiration constitue l’un des principes essentiels - diraient certainement que, tout comme l’expiration qui succède à l’inspiration (et vice-versa), à une phase évolution, doit correspondre une phase d’involution (et vice-versa). Le Monde retourne petit à petit vers le néant, l’entrée dans une ère d’immaturité n’en étant que le signe avant-coureur.

Hé ! La boucle est bouclée : Le chaos surgissait des pages des journaux - le chaos est la conclusion logique qui se profile à l’horizon !

Tout le monde vous le dira, j’ai le cul poilu, et pas qu’un peu ; mais jamais (au grand jamais - merci de votre intervention Mr. Manatane) je ne me ferai ôter les poils des fesses et de la raie (et oui là aussi), même si par ce geste, je me condamne à faire partie de ceux dont l’extinction rapide est programmée.

En vous remerciant, bonsoir (Mr. Manatane forever).


[1]  Voir par exemple sur le net : http://www.secondsexe.com/magazine_dossier.php?id_theme=41&id_article=11

Gandhi, Lorenz et le riche

Samedi 24 novembre 2007

 GANDHI dit (je sais, l’imparfait de l’indicatif aurait sans doute été plus approprié, mais bon, moi j’trouve la formulation plus sympa, comme çà, non ?), Gandhi dit donc (didoudidonc, ça continue) : « Si, malgré tout, en dépit des efforts les plus acharnés, on ne peut obtenir des riches qu’ils protège vraiment les pauvres (c’est moi qui souligne), et si ces derniers sont de plus en plus opprimés au point de mourir de faim, que faire »[1].

Gandhi pose cette question dans le cadre de l’exposé de sa doctrine qu’il appelle gestion tutélaire des riches.

A vrai dire, moi, c’est moins cet exposé que la proposition, mise en exergue, qui m’intéresse, car elle sous-entendrait que les riches doivent protéger les pauvres. Déjà, en elle-même, la formulation adoptée interpelle car elle semble suggérer, de la part de Gandhi, ce présupposé acquis chez le lecteur. Manifestement, cette allusion renvoie bien à un principe, à un fondement même de sa doctrine.

Or, curieusement (et j’ai bien relu, je te l’assure, Blogoudou), Gandhi n’énonce pas clairement et préliminairement ce principe. Bon, cela dit, le passage que je t’ai rapporté, je l’ai extrait d’un recueil de pensées, issues de ses différentes œuvres. Il se peut fort bien que l’intégralité du texte n’est pas été retranscrite.

Cela étant dit (et sans doute trop longuement… bah !…), moi, perso’, je trouve cette idée de protection du pauvre par le riche, tout à fait intéressante et pertinente.

Surtout lorsque je la rattache à cet extrait issu, d’une œuvre de Konrad LORENZ. Dans L’instinct d’agression, le brillant et célèbre éthologue nous relate les observations faites par S. L. Washbrun et Irven de Vore chez les babouins vivant en liberté « La horde est dirigée par un sénat de plusieurs vieux mâles qui maintiennent leur autorité sur les membres plus jeunes et physiquement bien plus vigoureux, en restant étroitement solidaires pour être, grâce à leur forces réunies, plus forts que chaque jeune mâle pris à part. Dans un cas particulièrement bien étudié, l’un des « sénateurs » n’avait presque plus de dents, et les deux autres avaient aussi largement dépassé la fleur de l’âge. Or, un jour que cette horde, se trouvant dans une région dépourvue d’arbres, risquait de se jeter dans les bras ou plutôt dans la gueule d’un lion, tout le monde s’arrêta et les animaux jeunes et forts formèrent un cercle défensif autour des plus faibles. Seul le mâle le plus âgé avança, prenant sur lui la tâche dangereuse de repérer l’emplacement exact du lion (c’est moi qui souligne), sans être vu de lui. Il retourna ensuite auprès des siens et les conduisit, évitant le lion par un grand détour, vers les arbres où ils avaient l’habitude de dormir en sécurité. Tous le suivirent aveuglément, aucun ne mettant en doute son autorité »[2].

Lorenz fait référence à ces observations afin d’étayer sa thèse sur les finalités de l’instinct d’agression, lequel contribue, entre autres, à établir une hiérarchie entre les membres de la société.

Là encore, je ne m’attarderai pas sur son développement, préférant ne retenir que le passage souligné, et qui à mon sens, illustrent bien qu’instinctivement, chez les animaux, les dominants protègent les faibles.

De la confrontation de ces deux idées, résulte, à mon sens, une question que j’ose poser en ces termes :

Pourquoi le riche devrait-il prendre protection du pauvre ?

Moi, j’ai envie de dire, parce que le riche se trouve dans une position dominante par rapport au pauvre.

Oh, je te l’accorde Blougoudou, c’est dit là sans nuance. Je le conçois, cette formulation, à la limite du caricatural, n’est pas exempte de reproches, loin s’en faut, et sans doute aurais-je à encourir nombre d’accusations de sophisme. Oui, mais (et là tu t’y attendais aussi blogoudoute, dont je sais le brillant esprit qu’est le tien), il y a un mais, car si je cherche à démonter la légitimité de cette prémisse, si je commence maintenant, je vais ouvrir une nouvelle piste de réflexion, et là, pour le moment, çà m’arrange pas (hé ! ça c’est d’l'esprit scientifique, hein ?).

Hum… en même temps, si j’me fais pas comprendre, on va pas aller bien loin… Hum.. je précise alors les termes de cette prémisse. Moi ce que j’entends par domination, sans vouloir cependant aborder un champ lexical et un discours de type sociologique ou politique - encore qu’à mon avis je risque de l’effleurer - c’est une relation de pouvoir entre deux individus au moins.

Mais, je le confesse, influencé sans conteste, et sans doute trop, par la pensée du Professeur LORENZ, j’envisage un peu beaucoup, cette relation de pouvoir, à l’égal de ce qu’elle peut être chez nos frères, les animaux, et particulièrement les mammifères. Après tout, nous ne sommes que des mammifères, un peu plus évolués, enfin tout du moins sur le plan de la technique. Qu’elle soit économique, politique, juridique, psychologique, physique, il y a toujours là-d’ssous, à mon sens, deux critères : usage éventuel de violence et imposition de volonté.

Donc, voilà : je dis que riche se trouve dans une position dominante par rapport au pauvre, parce que dans une relation de pouvoir, il est capable de lui imposer sa volonté.

Par conséquent, le riche serait, dans un langage éthologique, un « dominant ». Alors s’il est un dominant, pourquoi - alors que le babouin, censé inférieur à l’homme, le fait lui - pourquoi, le riche ne protège-t-il pas le pauvre ?

Le riche me rétorquera que cela n’est pas son affaire, mais que c’est là une charge qui relève de la compétence de l’Etat, du politique. Après tout, si le politique n’est pas un riche (heu… en pratique, je crois pouvoir dire, sans trop me tromper, que l’inverse fait figure d’exception), il se trouve quand même dans une position « dominante » par rapport au pauvre (ho-ho-ho ! habile Blogoudou, auras-tu remarquer que je commence à nuancer ?).

Cette protection est-elle effectivement assurée par le politique ? Au vu de l’actualité et de la réalité quotidienne qu’il nous est donné de voir, Blougoudou, tu en conviendras, une réponse affirmative est malaisément formulable. Je ne dis pas que la question ne préoccupe pas le politique (le monde politique, pour faire moins raccourci et moins militant), mais je crois qu’elle le préoccupe dans la mesure où elle inquiète le riche ; à mon sens, il s’agit là, bien moins de protection d’individus, que de suppression d’un problème.

Pourquoi donc chez l’être humain, le dominant ne protège-t-il pas le faible ?

Moi, j’aurais bien un élément de réponse que je compte bien développer dans un prochain billet. C’est que le dominant n’est pas réellement un dominant… La domination intellectuelle ne parviendrait pas à supplanter la domination naturelle… Le « dominant » intellectuel, chez l’être humain, a peur du vrai dominant, enfin du dominant, qui le serait dans un monde moins… « civilisé » ( ?).

Je crois que Darwin disait qu’on mesurait le degré d’évolution d’une espèce (et pour nous, sans doute, le degré de civilisation) à l’aune de la prise en charge de ses individus les plus faibles.

Dès lors, sommes-nous effectivement civilisés quand on voit que notre éthique est bien en deçà de celle du babouin ?


[1] GANDHI, Tous les hommes sont frères, folio essais, 1995, p. 227[2] KONRAD LORENZ, L’instinct d’agression, Champ Flammarion, 2006, p. 52