Ah le matin, au petit matin (enfin, faut pas exagérer non plus, paske l’Tougoudou, c’est loin d’être un parangon du mâtinal) ! Quand on trace, qu’on s’affole, qu’on s’carapate pour aller choper ce métro, qui nous emmènera au boulot (et qui plus tard nous ramènera pour le dodo) ! Oh, je sais (prenez-bien la moue à Gabin pour le dire, si, si, ça l’fait), je fais pas dans l’originalité - parler de ce fameux « homme pressé » (Big up à Noir Désir) en prologue, mon dieu, qu’est-ce que c’est lieu commun !… Et bah ça s’ra comme çà ! (pour un coup qu’j'écris, on va pas comment à braire, brin).
Alors voilà que l’Tougoudou (pas très Yogi, j’suis stress’), i’ déambule comme c’t'homme pressé dont j’viens précédemment de causer, arpentant le trottoir en trottinant comme une trompette (bah oui, quand j’marche, j’dandine du cul) - vite, vite, qu’j’suis en retard, que d’toute façon j’le savais déjà en m’levant, mais que j’arrive pas à m’débarrasser d’un sentiment coupable pompeux et dérisoire - et pis, voilà : je regarde le ciel - putain, non, non, trace, fonce, quitte pas le sol des yeux !
Je marche, le rythme se ralentit (peut-être simplement mentalement, la cadence physique restant, elle, sans doute la même), les fluctuations de la pensée cessent - je regarde le ciel…
Bah oui, mais même quand j’course, c’est plus fort que moi, faut que mon côté contemplatif i’ s’exprime (le retour du Yogi quoi) ; alors v’là que j’suis hâpé par le ciel, bleu - putain c’est qu’il est bleu, c’te ciel ! Tu sais, biloute (dire qu’c'est à la mode maintenant, le ch’ti, alors qu’au XIXe siècle, on s’échinait à le faire disparaître), du bleu comme çà, chez nouz’autes, ch’est rare. Oh, puis ça ressemble un peu - beaucoup - au bleu d’hiver, ce bleu si brillant, si intense, si pur ; certes, un peu - beaucoup - froid mais tellement éclatant que ça réchauffe.
Alors, voilà, voilà que l’instant me gagne, que sa beauté commence à se faire jour - non ! Même pas, j’dis des conneries : i’ m’a saisi c’t'instant ! Ouaich ! Oh, allez, y’a p’têt eu un p’tit écoulement de temps, le temps que j’découvre cette beauté totale de l’instant. Comment que j’l'ai découvert ? Grâce à l’arbre sur le trottoir… pas du genre des p’tits arbres tout rabougris, plantés là et abandonnés. Non. Un bel arbre, vigoureux, encore tout garni de ses feuilles, malgré un automne finissant. Fouchtra, qu’y'étot biau ch’t'arp’ (oh pis brin, si le francophone i’ s’y perd, dans ces quelques apartés ch’tis) !
Levant les yeux, j’voyais la belle couleur chatoyante et dorée de ses belles feuilles resplendir dans la luminosité de “mon ” (bah, après, tout, ici, là, maintenant, y’a qu’moi qui le voit comme çà) beau ciel azuré. Leur ligne délicate se découpait dans le patron céleste. Je n’ai pu alors m’empêcher de parcourir du regard, ses feuilles, puis ses branches, puis son tronc (majestueux et voluptueux) - comme si contemplant une femme dans la rue, intrigué par son visage, instinctivement, inévitablement, je serais descendu le long de son corps vers ses jambes. Didjou, qu’i'était sensuel cet arbre ! Du coup, j’sais plus vraiment si j’ai pas commencé par regarder le tronc pour parcourir ensuite le feuillage (bah des fois, peut être souvent d’ailleurs, c’est les jambes des femmes qui m’attirent le regard - un brin fétichiste l’père Tougoudou). C’est dur de décrire un instant - le sentiment d’éternité n’est pas éternel (ça fait pompeux, qu’tu dis ?! Brin, mi ch’te dis).
Saisi par l’instant, par sa beauté, je les ai savourés - spontanément, j’ai sorti tout haut : « magnifique ! ».
Et l’arbre, lui, l’a entendu. Et l’arbre, lui, me l’a bien rendu : trois de ses feuilles se sont détachées, délicatement - instant subtil - et ont volées doucement, aériennes, m’enrobant, me nappant, deux devant, la troisième que j’aperçois en me retournant.
Car, cessant pour un temps, pour un instant - pour cet instant - ma course effrénée et imbécile, je me suis retourné vers l’arbre ; et, d’un geste amoureux de la main, je lui ai envoyé un baiser, à mon bel arbre. Merci. Merci, mon beau…
La magie est là, dieu est là, partout, mais on ne les voit pas. Al-Hamdu li-llah !